« Tout ce qui peut être imaginé est réel »
Picasso

Imaginarium

Dans la pensée occidentale, on oppose souvent l’imagination au réel. Comme à opposer la rêverie à la vérité, la fantaisie à l’utile. Cette page est comme un petit éloge, une célébration discrète mais engagée de la fonction imaginative et une invitation à explorer toute la puissance de cette aptitude mentale.

Selon l’anthropologue Charles Stepanoff, on pourrait définir l’imagination comme la faculté de mobiliser des perceptions non sensorielles (non issues de nos sens) pour s’immerger dans des situations différentes de l’ici et maintenant.
L’imagination exerce une fonction essentielle dans la construction de notre identité, de notre subjectivité, de notre rapport au Monde. Nous effectuons sans cesse des voyages mentaux, sortes d’ allers/retours dans le futur, le passé pour nous livrer à toutes sortes de projections et d’(ré)évaluations cognitives des situations vécues ou à venir, qui modèlent nos croyances et notre perception.

Imaginer pour s’engager dans le quotidien

L’imagination est indispensable. Elle est ce qui précède chaque instant réel de notre vie.
Nous nous en servons chaque jour pour faire des projets : par exemple imaginer la conception, les plans d’une maison, d’un meuble que nous souhaitons construire. Nous nous en servons pour simuler des séries d’essais/erreurs afin de prendre la meilleure décision : imaginer les différentes façons d’attraper une prise sur un mur d’escalade afin de conserver le meilleur équilibre. Et nous l’activons aussi pour communiquer avec une personne, pour être en relation avec l’autre, notamment en visualisant à travers son récit, les évènements qu’il/elle a traversés.

Un bureau de travail

Et ce n’est que le début.

En effet, la perception du réel et l’imagination partagent en grande partie les mêmes mécanismes neuraux.
Nous pouvons donc faire l’expérience de sensations physiques et émotionnelles sans stimuli extérieurs et c’est notamment sur ce principe puissant que reposent l’hypnose et la sophrologie.

Des pieds sur la plage devant une vague

Imaginer pour se sentir bien, pour se motiver…

Et nous savons aujourd’hui qu’imaginer une situation n’est pas simplement une opération de l’intellect ou une machine à faire défiler des images. L’imagination a un impact sur nos émotions. Imaginez une personne que vous aimez et vous pourrez constater que cela vous fait sourire, que vous vous sentez bien.
Un bon exemple est celui de l’hypnose de détente…et ça commence souvent comme cela : Installez-vous confortablement et prenez une grande inspiration puis Imaginez-vous dans un lieu de nature qui évoque pour vous la détente…prenez un instant pour regarder ce qui vous entoure, pour entendre le chant des oiseaux, le bruit des feuilles, sentir vos pieds dans le sable, entendre le va et vient apaisant des vagues, puis portez votre attention aux odeurs, au contact du soleil sur votre peau etc.
Vous pouvez déjà après quelques minutes (voire secondes) ressentir les premiers bienfaits de cette pensée rien qu’en vous projetant dans un lieu ; peut-être même un lieu que votre imaginaire fabrique pour vous sur commande en moins d’un instant.

Et ça ne s’arrête pas là.

Imaginer pour restaurer des fonctions motrices

L’imagination exerce aussi un effet idéomoteur et elle est utilisée dans le champ sportif et thérapeutique. De nombreuses études ont montré qu’imaginer mentalement la réalisation d’un geste, permet d’améliorer son exécution motrice (précision, force, vitesse). Préparer une marche technique en montagne, travailler des lancers de Rugby, s’entraîner à l’exécution d’un morceau de de violon, retrouver la mobilité et la souplesse d’une partie du corps après un accident etc.

Un homme sur un mur d'escalade
Une femme faisant des calculs scientifiques sur un tableau blanc

Imaginer pour développer ses capacités mentales

Côté mémoire, vous connaissez probablement la technique du palais mental ? Cette technique qui peut vous permettre de mémoriser un grand nombre de données (les capitales, les os du corps humains, une liste d’objets, des idées, des équations…) grâce aux associations ? Encore une merveilleuse production de notre cerveau ! En effet, le traitement de la mémoire étant (en partie) géré par les mêmes aires cérébrales que celles impliquées dans la prise en charge des émotions et de la navigation spatiale, nous pouvons aussi utiliser notre imagination pour créer mentalement des lieux dans lesquels nous rangerons des informations importantes (modelées d’une certaine façon en tant qu’images) comme nous rangerions des objets dans différents endroits de notre maison, ce afin de pouvoir les mémoriser en nombre. 1,2,3 : Imaginez !

Aussi, très utilisée par les artistes ou en entreprise dans les périodes de transition nécessitant de porter un autre regard : les techniques de l’imagination débridée OU donner à votre imagination des informations décontextualisées, n’appartenant pas au même champ sémantique (par exemple) pour l’enjoindre à créer des associations improbables, l’entraîner à créer de nouveaux chemins de pensée.

Les pratiques imaginatives au service du développement des capacités mentales ne manquent pas…

Imaginer pour se sentir appartenir au Monde

Depuis la nuit des temps jusqu’à ce jour, l’imagination nous a servi à apprivoiser l’Univers. A travers les Mythes, les cosmogonies, les humains ont cherché à proposer une vision du Monde, frayer un passage cherchant à accorder notre souffle et nos pas avec les rythmes du Cosmos.

Cette imagination qui a précédé le langage et qui nous introduit dans le monde n’est pas seulement une création futile de la psyché, elle remplit une fonction magnifique et essentielle : celle de nous permettre (de façon plus ou moins consciente) de nous sentir comme « part de quelque chose ». Même les plus réalistes d’entre nous vivent de mythes et de symboles. Et il n’est pas besoin de connaître les Mythes pour se sentir touchés par eux. Les symboles, les archétypes, toutes ces images que nous connaissons sans les connaître échappent en grande partie aux tentatives de les mettre en boîte ou en langage. Ils sont un faisceau de significations qui parle directement à la partie la plus intime de notre être.

Un homme regardant le ciel étoilé
Une fête païenne

Imaginer pour se sentir relié.e.s

L’imaginaire Collectif ! Quelle production extraordinaire. Voyez comme partout dans le monde, les humains sont capables de se rassembler pour célébrer des évènements importants, pour célébrer leurs Mythes, leurs croyances, leurs souhaits et revendiquer une façon commune d’être au Monde. Quel que soit la pratique, c’est toujours l’imagination qui précède. Autour de l’âtre en épluchant les châtaignes, surgissent guérisseurs, fadettes et recommandeuses. Sur une berge du Gange, les mains plongées dans l’eau ou tournoyant sur soi jusqu’à la transe. Dans le souffle des pigments de couleur, ou dans le son des Gong, dans les chants répétés, les mantras, dans les Pow-wow d’Amérique du Nord ou les déambulations folkloriques… Voyez comme ces pratiques reviennent aujourd’hui en force à travers les cercles de parole, les cercles de tambour, la célébration des « fêtes païennes », les bals traditionnels… Et tout cela se construit dans l’énergie d’une croyance à la fois commune et tissée d’un Imaginaire pluriel et protéiforme. L’imagination ici remplit une fois de plus cette fonction sociale essentielle qui est de donner envie aux humains de se rassembler pour expérimenter ensemble une manière d’être vivant.

Imaginer pour Demain

Imaginez une journée d’école primaire qui commencerait par « Bonjour à tou.te.s, nous allons commencer cette journée en prenant quelques minutes pour imaginer librement que nous voyageons dans un lieu. Un lieu que vous aimeriez visiter en vrai. Vous n’avez pas besoin de le connaître vraiment, ni de savoir beaucoup de choses à son sujet, imaginez-le à votre façon, laissez-votre imagination vous guider, soyez simplement curieux, choisissez votre moyen de transport : vélo, roller, tapis volant… On se retrouve dans 5 minutes pour les cartes postales ! bon voyage »

Puis à l’issue de cette expérience imaginative individuelle, échanger à deux ou en petits groupes, se poser des questions sur les expériences respectives, engager les enfants à s’intéresser au vécu de leurs camarades, se faire sourire ensemble… Car, oui, écouter une personne raconter une expérience agréable, déclenche en nous une sensation agréable et développe notre empathie.

Des enfants faisant de la pêche à pied nocturne
Une mésange sur une branche

Les mésanges qu’un temps nous sommes devenu.e.s

Et si notre capacité à vivre de façon assertive avec les autres vivants non humains dépendait de notre capacité à développer un autre style d’attention à leur égard ? A comprendre et à ressentir un peu ce qu’ils ressentent ? Intérêt et connaissance sont comme le pouce et l’index ! Ils fonctionnent ensemble. Alors, pour réussir à se sentir intimement concerné, pour réussir à porter un intérêt réel au devenir de nos voisin.e.s animaux et végétaux, pourquoi ne pas essayer de devenir eux ! Notre imagination peut nous y aider.

Prenez un instant pour observer une mésange, sur une branche, dans un jardin. Et posez-lui 5 questions. Par exemple : De quoi te nourris-tu ? Que signifient tes différents chants ? De quoi as-tu besoin pour faire ton nid ? Combien de temps vis-tu ? Que ressens-tu lorsqu’il pleut sur tes plumes ? Si tôt ces questions posées, la prodigieuse machine de l’imagination se mettra en route avec sa cohorte de propositions. A ce stade, il importe peu que celles-ci correspondent à la réalité vécue de la mésange mais laissez défiler les propositions à chaque question. Ce qui est important ici, c’est qu’une fois la machine enclenchée, une fois que vous aurez imaginé ce que c’est de chercher des matériaux (brindilles, herbes sèches, cheveux…) pour construire un nid, vous ne verrez plus la mésange comme un simple passereau. Et peut-être même que vous serez curieux ensuite d’approfondir vos connaissances sur ses besoins. C’est la boucle vertueuse possible. Plus on a de connaissances sur une chose/ un être qui nous intéresse, plus notre intérêt pour elle semble pouvoir s’amplifier. Et plus l’intérêt s’amplifie, plus on se sent concerné par son devenir…

Faire travailler l’imagination dans le cadre scolaire de façon semi dirigée ( pour faire l’expérience d’un voyage au bout du monde ou pour faire l’expérience d’être une mésange construisant le nid dans le bout de notre jardin) en lui accordant la même considération que celle réservée à l’apprentissage des mathématiques, ne serait-ce pas une méthode des moins onéreuses, des plus sympathiques et des plus prometteuses pour agir en prévention de la dépression, en faveur de l’autonomie dans le bien-être, du développement des habiletés relationnelles et de la prise en compte des autres Vivants (non humains) qui nous entourent ?

A méditer, à imaginer ...

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